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Un café avec…Béla Tarr

BTAR

“Libérer, pas éduquer”

Rencontrer Béla Tarr revient à approcher ce qui fait l’essence du cinéma. Lors d’une table ronde, le cinéaste nous a parlé de sa décision d’arrêter de filmer et de sa vision de l’enseignement.

A propos de sa décision d’arrêter la réalisation.
Je me sens comme un junkie qui n’a pas eu sa dose. Filmer est une drogue. Et bien sûr, ça me manque, tout le temps. Mais je suis un homme fort et je peux résister. [Il sourit] La vérité c’est que j’ai du arrêter. J’ai fait ça pendant presque 34 ans, et après chaque film réalisé, de nouveaux questionnements émergeaient. Et à chaque fois je devais trouver de nouvelles réponses. Maintenant j’ai le sentiment d’avoir terminé mon travail. Je n’ai aucune raison de me répéter. Ce que je pourrais faire de plus serait forcément une redite. Je ne veux pas que de jeunes spectateurs, dont les yeux s’illuminent quand ils regardent un de mes films, puissent avoir de quoi rire de mon travail. Mes films sont toujours projetés et je pense qu’ils sont de plus en plus d’actualité. C’est ça le plus important. Je ne crois pas aux tendances actuelles. Certains choisissent le fast-food. Moi, je préfère un vrai dîner fait maison.

Pourquoi le fait maison est il plus satisfaisant ?
Ne me demandez pas. C’était moi le cuisinier.

Avez-vous arrêté à cause du manque de financement ?
Les réalisateurs ont besoin d’argent, mais on peut faire un film avec très peu d’argent. Quand j’enseignais à Sarajevo, nous n’avions pas beaucoup d’argent. Parfois, nous filmions avec des iPads. Et ça marchait. Moins on a d’argent, plus on a d’énergie

Le cinéma qu’il aime regarder.
Je suis un simple être humain. J’ai besoin d’être touché par un film. Et je suis touché par tout ce qui est vrai, par une situation ou un sentiment vraiment humain : comme le drame, la joie, le désir, la colère… Toutes ces belles choses. Je n’aime pas quand les choses sont trop sophistiquées, j’aime quand elles sont fluides, simples. Quand on ne sent pas le travail derrière. J’avais pour habitude de dire à mes acteurs : « ne joue pas, sois ». On peut voir tellement de choses dans le regard des gens. Faire un film c’est partir à la chasse : il faut attendre et attendre jusqu’à ce que la vie survienne. Quand on a mis ça en boîte, on a déjà un bon film.

Enseigner ou libérer.
J’aime enseigner et certains de mes étudiants font du bon travail. Au 21e siècle, on peut faire un film avec un iPhone. Il n’y a vraiment plus aucune règle. On ne peut pas prétendre éduquer les gens, seulement les libérer. Ma récompense ? Quand je vois des gens libres, suffisamment forts et braves. La vie peut être difficile pour les jeunes cinéastes… Je veux juste apprendre à mes étudiants à penser au-delà de leur culture, de leur pays. La vie est plus large que ça. Ils viennent du Japon, Corée du Sud, Inde, Argentine, du Mexique ou d’Europe… et ils travaillent ensemble. J’invite aussi d’autres cinéastes dont je considère le travail comme important pour qu’ils témoignent, racontent leurs expériences. C’est une opportunité pour les jeunes cinéastes de découvrir d’autres talents.

Fauteur de troubles ?
En Hongrie, il faut se battre. Là où j’ai grandi, il n’y avait rien. Quand on voulait quelque chose, il fallait se débrouiller. C’était parfois dur, bien sûr. Mais j’ai toujours nagé contre le courant. Et je suis heureux de faire partie des 5 personnes les plus indésirables de mon pays.